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Nouveaux ingrédients, vous avez dit nouveaux ?


Ambre, diamant, poudre de riz, billes de bambou, ivoire végétal, cellules souches… : l’industrie cosmétique ne cesse de développer de « nouveaux » ingrédients pour offrir des résultats encore meilleurs. Mais ces ingrédients sont-ils si nouveaux que cela ? ProEsthetic s’est entretenu avec deux éminents scientifiques du secteur : Susanne de Kleijn, Medical Manager Benelux de BDF, et Frédérick Warzée de Detic.

Par Sylvia Silvester

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Du neuf avec du vieux ?

Y a-t-il vraiment de « nouveaux ingrédients » dans les cosmétiques ? FW : « Il n’y a pas vraiment de nouveaux ingrédients… Les tests sur les animaux ne sont plus autorisés depuis 2013, et il n’existe aucune alternative pour évaluer la toxicité à long terme. De plus, la mise au point de nouveaux ingrédients est très lente, la recherche prend du temps et coûte de l’argent. Les « nouveaux » ingrédients qui débarquent sur le marché proviennent de plus en plus de grandes entreprises actives dans d’autres secteurs (l’industrie alimentaire, par exemple). » SdK :
« Je ne peux pas parler au nom de toutes les entreprises, mais quand on y regarde de plus près, les nouveaux ingrédients, les vrais, ne sont pas très courants. La plupart des entreprises, dont Beiersdorf, travaillent avec un cocktail d’ingrédients existants. » Combien d’ingrédients une crème contient-elle en moyenne ? SdK : « Une crème de nuit contient en moyenne 15 à 20 ingrédients. Une crème de jour avec filtre solaire en contient plus, en moyenne 25 à 30. 30 ingrédients, c’est beaucoup, mais cela existe. » Est-ce une bonne chose pour la cosmétique ? FW : « Oui et non : la cosmétique est un secteur traditionnellement rythmé par une commercialisation constante de nouveaux produits. C’est un handicap, une charge pour le secteur et un préjudice pour les petits producteurs de matières premières limités dans la conception de nouveaux ingrédients en raison des multiples mesures de sécurité. »

Un brevet sur un nouvel ingrédient ?

Le développement de nouveaux ingrédients étant très coûteux, la plupart des entreprises protègent leurs inventions par un brevet. SdK : « La conception du nouveau principe actif Thiamidol par notre entreprise est le fruit de dix années de recherche. C’est un ingrédient vraiment novateur. Le Dr Kolbe, qui l’a développé, est actuellement invité à venir parler de cette découverte inédite dans des cercles de biochimie et de dermatologie du monde entier, et nous en sommes très fiers. » Quelle est l’action de ce nouveau principe actif Thiamidol ? SdK : « Dans le cas des taches pigmentaires, ce produit vise à réduire la concentration de mélanine dans l’épiderme. Cela peut se faire de plusieurs manières : les peelings peuvent favoriser la désagrégation de la mélanine, mais la sécrétion de mélanine peut également être inhibée par médication (hydroquinone) ou par des inhibiteurs de la tyrosinase. Le Thiamidol est un inhibiteur de la tyrosinase, qui entre immédiatement en action après la pigmentation. En quoi est-ce une innovation majeure ? Il existait sur le marché plusieurs inhibiteurs de la tyrosinase qui n’avaient été testés que sur une seule enzyme, à savoir la tyrosinase du champignon (qui provoque son brunissement). Lors des recherches qui ont mené à la conception du Thiamidol, nous avons constaté que l’ingrédient n’avait pas été testé sur l’enzyme humaine. Le scientifique en chef de notre entreprise a isolé une enzyme humaine (ce qui est très difficile à faire). Son criblage par rapport à la tyrosinase du champignon a donné plus de 50.000 liaisons. C’est ainsi qu’est né le Thiamidol, une molécule à part entière. Ce principe est si efficace qu’il fait l’objet d’un brevet international. Il est également breveté à l’échelle nationale, conformément à la législation locale. En Belgique, un brevet a une durée maximale de 20 ans. »

Combien ça coûte ?

Les nouveaux ingrédients augmentent-ils le coût d’un produit cosmétique ? FW : « Il est clair que l’utilisation d’ingrédients rares ou difficiles à obtenir a une influence sur le prix de vente d’un produit. Plus c’est rare, plus c’est cher… » SdK : « Les grandes entreprises sont en mesure d’étaler les coûts sur des millions de pots de crème. Cela ne coûtera peut-être que quelques euros supplémentaires au consommateur. Plus il y a de principes actifs, plus les recherches sont conséquentes, ce qui a bien sûr un rôle à jouer dans la fixation des prix. »

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Adapter les ingrédients au climat ?

Les ingrédients contenus dans les cosmétiques varient-ils selon les conditions climatiques, en Afrique par exemple ? SdK : « Nos produits sont soumis à des tests de stabilité. Cette procédure dure 9 à 12 mois : le produit est placé au réfrigérateur, exposé à des températures élevées, à une forte humidité, etc. Dans les pays chauds, nous vendons des textures plus légères. En Europe, nous vendons des textures plus riches. Dans certains cas, le choix de la texture d’un produit revient au pays. Dans certains pays, nous commercialisons les deux textures pour répondre à tous les besoins des consommateurs. La Belgique peut elle aussi faire son choix de texture. »

Tendances et perspectives

De nos jours, les cellules souches font beaucoup parler d’elles. Sont-elles l’avenir ? FW : « Ces cellules souches proviennent de la médecine. Il y a plus de 20 ans, des cellules fraîches étaient déjà utilisées chez La Prairie, mais leur effet est difficile à prouver. L’utilisation de substances animales dans les cosmétiques est soumise à des conditions très strictes. On peut utiliser des cultures cellulaires in vitro, ce qui est relativement innovant. » Le charbon est une autre tendance de nos jours. Qu’en pensez-vous ? FW : « C’est un ancien ingrédient qui était traditionnellement utilisé pour absorber les impuretés, mais il faut faire très attention à la qualité ! Il doit être de qualité pharmaceutique, car si vous achetez du charbon sur Internet, par exemple, il y a un risque élevé qu’il soit contaminé par des substances toxiques (métaux lourds, etc.). Quoi qu’il en soit, l’achat de produits sur Internet comporte un grand risque. En Europe, nous disposons de la législation qui offre les meilleures protections au monde en matière de cosmétiques. Aux États-Unis et en Chine, par exemple, on n’a même pas encore passé la barre des 50 ingrédients interdits (actuellement, seules 8 substances sont formellement interdites aux États-Unis !). En Europe, il y en a nettement plus : je dirais 1400, mais il est difficile d’estimer le nombre réel avec précision. »

Le marché des ingrédients évolue au fil des tendances. Aujourd’hui, nous constatons une tendance claire à la simplification (probablement parce que l’offre d’ingrédients a été réduite en raison de la législation plus stricte…). À la fin des années 70, les cosmétiques étaient très sophistiqués ; les années 80 ont été marquées par l’essor du minimalisme à la mode japonaise ; les années 90 ont connu un retour à des produits plus élaborés et au début des années 2000, nous avons constaté un retour à des formules simplifiées. En réalité, les tendances sont très cycliques. » FW : « De nos jours, nous constatons surtout une innovation sur le plan de la forme : elle doit être plus simple pour les consommateurs, et surtout plus transparente. D’autre part, on note aussi une certaine sophistication, avec de nouveaux tensioactifs garants d’une meilleure qualité des émulsions et des crèmes. Mais toutes ces évolutions ont un objectif commun : viser un résultat plus durable et écoresponsable. De plus en plus d’ingrédients sont d’origine bio. Il ressort en effet d’une étude que pas moins de 80 % des consommateurs y sont réceptifs. Le secteur se réoriente et recherche des solutions bio issues de la chimie verte qui ont une empreinte écologique réduite. Nous nous éloignons de la pétrochimie pour nous diriger vers une chimie verte qui repose sur des ingrédients naturels et renouvelables. » SdK : « La pétrochimie n’est jamais notre premier choix. Prenons l’exemple du produit Aquaphor, qui existe depuis 1921. Il est formulé à base de pétrolats sous leur forme la plus pure, mais nous y travaillons également. » Et la tendance des vitamines ? SdK : « La vitamine C a la cote ; c’est un puissant antioxydant, que l’on utilisera essentiellement dans les produits anti-âge. Il est également utilisé comme ingrédient dépigmentant : il désagrège la mélanine existante, tout comme le font les peelings. »

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Principes actifs dérivés de l’agriculture

Les produits agricoles sont utilisés dans la production de nouveaux principes : par exemple, le sucre (provenant de la betterave sucrière) peut être utilisé pour développer de nouveaux tensioactifs (substances que l’on retrouve dans le savon, le shampooing, etc.) Plusieurs universités belges sont engagées dans des projets de recherche intéressants sur les nouveaux lipides et tensioactifs. Par exemple, la Haute école Thomas More étudie l’extraction de « nouvelles » graisses d’insectes en vue de créer de nouveaux tensioactifs. Une excellente alternative, mais pas encore végétalienne. Citons également le projet Valbran, une initiative franco-belge (Flandre et Wallonie) qui étudie de nouveaux tensioactifs à base de son de blé. Et nous savons qu’il est aujourd’hui possible de produire de nouvelles substances tensioactives à base de sucre (produit naturel dérivé de la betterave sucrière). Il s’agit de substances synthétisées, mais dont les composants proviennent de ressources biologiques. Une chimie novatrice plus respectueuse de l’environnement voit ainsi le jour et trouve de nouvelles applications dans le domaine des cosmétiques. Avec la raréfaction des substances naturelles, la « chimie verte » offre une nouvelle palette d’ingrédients synthétisés à partir de ressources biologiques. Le tout au sein d’une chaîne courte, car ils peuvent être cultivés localement. Un point essentiel pour l’environnement. » FW :
« Parce que toutes les huiles utilisées dans les cosmétiques, comme l’huile de jojoba, l’huile de macadamia, etc. sont des produits introuvables en Europe et parce que nous visons aujourd’hui une production locale à partir de matières premières locales afin de réduire notre empreinte écologique. » SdK : « Notre entreprise ne cesse de rechercher des solutions plus durables en matière d’emballages. Cet aspect gagne en importance pour le consommateur. »

Ingrédients sur l’étiquette

La loi stipule que tous les ingrédients qui composent un produit doivent figurer sur l’étiquette. Est-ce clair pour l’esthéticienne ou le consommateur ? FW : « Bien sûr, les quantités ne figurent pas sur l’étiquette, mais les ingrédients y sont mentionnés par ordre décroissant. D’abord, le composant principal et ainsi de suite. Pour en savoir plus sur ces composants, vous pouvez toujours consulter la nomenclature INCI utilisée dans le monde entier… »

Qu’en est-il des conservateurs ?

FW : « Les conservateurs sont un problème majeur, parce que leur liste s’amenuise et qu’il en faut toujours de nouveaux pour se renouveler. Par exemple, en raison d’une réglementation renforcée, certains parabènes ont été rayés de la liste. Mais l’allergie de contact se produit du fait que la peau est toujours exposée aux mêmes produits. Le département de biotechnologie de la Haute École Louvain en Hainaut travaille actuellement sur un projet de recherche en vue de l’utilisation d’un extrait de houblon bio comme nouveau conservateur. Une piste très intéressante, car, ici aussi, la matière première peut facilement être produite en Belgique, comme sous-produit de notre production brassicole nationale ! »

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